Dossier Classé #002État FrançaisGouvernance / Police

L'Affaire XPN-Scribe

Comment le Ministère de l'Intérieur a dilapidé 257 millions d'euros sur 14 ans pour créer un logiciel incapable de gérer un simple PDF.

Argent public brûlé
257 M€
+ pertes productivité
Cauchemar qui dure
14 Années
2014 - 2028 (au mieux)
Performance ridicule
< 5 Mo
Limite PDF (1 photo HD)

1. La Scène de Crime

Octobre 2024. La Cour des Comptes rend son ordonnance. Le verdict est sans appel : €257,4 millions d'argent public dépensés "en pure perte" sur une décennie pour moderniser l'application de rédaction de procès-verbaux de la police nationale.

"L'exemple même d'une conduite de projet défaillante."

Cour des ComptesOrdonnance, Octobre 2024

Le projet XPN-Scribe, successeur du logiciel LRPPN (Logiciel de Rédaction de Procès-Verbaux de la Police Nationale), devait être le standard moderne pour 123 000 policiers. Aujourd'hui, 10 ans après son lancement, il est toujours inutilisable.

Le Profil de la Victime

  • Ministère de l'Intérieur (Beauvau)123 000 utilisateurs (policiers). Mission critique : rédaction de PV pour la justice. Un bug = des enquêtes compromises.
  • L'Intégrateur Principal : CapgeminiIntégrateur historique de l'État. Marché attribué sans appel d'offres compétitif. Encadrement "trop lâche" selon la Cour des Comptes.
  • L'Organe de Contrôle : DINSIC/DINUMLa DSI de l'État, censée contrôler les grands projets IT. Sollicitée après le lancement du marché. Avis conforme avec réserves... balayé.

Le Symptôme Ridicule (mais Révélateur)

En 2024, après 257M€ investis, Scribe ne peut pas enregistrer un fichier PDF de plus de 5 Mo. Soit moins qu'une photo haute définition prise avec un smartphone. Les enquêteurs doivent donc "dégrader la qualité des images", les rendant difficiles à exploiter par la justice.

Source : Directeur du programme XPN, cité dans l'ordonnance de la Cour des Comptes.

La question hante les contribuables français : Comment un ministère régalien, avec Capgemini comme prestataire, peut-il accoucher d'un tel désastre sur une décennie ?

123K
utilisateurs bloqués
€257M
argent public perdu
14 ans
de cauchemar
5 Mo
limite PDF

2. Chronologie de l'Enlisement

2014

Le Premier Échec (LRPPN)

Mise en service du LRPPN (Logiciel de Rédaction de PV). Verdict immédiat : 'unanimement jugé inadapté'. Remplacement décidé aussitôt. L'État décide de partir du logiciel de la Gendarmerie.

2016

La Rupture Gendarmerie-Police

Octobre 2016 : La Gendarmerie claque la porte du projet. Rivalités interpersonnelles, tensions institutionnelles. La Police Nationale décide de continuer seule. Erreur stratégique #1.

2019

L'Avis Ignoré de la DINSIC

Le ministère sollicite (tardivement) l'avis de la DSI de l'État... APRÈS avoir lancé l'appel d'offres à Capgemini. Nadi Bou Hanna (directeur DINSIC) rend un 'avis conforme avec réserves' prémonitoire : budget irréaliste, planning impossible, pas de stratégie de déploiement. Ignoré.

2021

Premier Arrêt : Scribe Mort-Né

Octobre 2021 : Arrêt du projet Scribe. La Cour des Comptes parle déjà de 'conduite de projet défaillante'. Coût à ce stade : ~€100M. Mais l'État persiste.

2022

Renaissance sous XPN

Relance du projet sous le nom 'XPN'. Mêmes acteurs, même architecture, mêmes problèmes. Gérald Darmanin (ministre) promet un logiciel 'pleinement opérationnel en 2024'.

2024

La Vérité Éclate

Octobre 2024 : Ordonnance de la Cour des Comptes. Coût total : €257,4M (dont temps perdu des enquêteurs 2022-2026). Logiciel toujours inutilisable. Les députés LFI déposent une question écrite parlementaire.

2028

Déploiement... Au Mieux

Q3 2028 : Date de déploiement prévue. La Cour des Comptes juge ce calendrier 'ambitieux' (euphémisme). 14 ans après le début, aucune garantie de succès.

L'Escalade des Coûts : De 15M€ à 257M€

En 2019, la DINSIC estimait le coût de Scribe à €15,1M. En 2023, les députés LFI parlaient d'un "fiasco de ~€20M". En 2024, la Cour des Comptes révèle : €257,4M.

Comment multiplier par 17 ? Le périmètre inclut désormais le temps perdu par les enquêteurs dus aux bugs (2022-2026). Les pannes constantes se traduisent par des pertes de productivité massives.

3. L'Autopsie Technique

Au-delà du symptôme grotesque (limite PDF 5Mo), l'ordonnance de la Cour des Comptes révèle les grands classiques des dérapages IT de l'État.

Cause #1 : Maîtrise d'Ouvrage Défaillante

Symptôme : Le ministère manquait d'expertise technique pour piloter Capgemini. Pas de vision claire des besoins métiers, pas de capacité à challenger les livrables. Les développements se sont faits "en chambre", sans implication réelle des utilisateurs finaux (les policiers) jusqu'à très tard.

⚠ Pattern classique État :

Quand le client ne sait pas ce qu'il veut, le prestataire facture en roue libre.

Cause #2 : Encadrement "Trop Lâche" de Capgemini

Symptôme : Marché attribué sans mise en concurrence sérieuse. Pas de jalons de contrôle rigoureux. Pas de pénalités contractuelles efficaces. Capgemini a pu développer pendant des années sans livrer de produit fonctionnel.

Alerte DINSIC (2019) :

  • • 35% du projet réalisé, 68% du budget dépensé
  • • Stratégie de déploiement "floue et non budgétisée"
  • • Pas d'étude d'impact sur la Procédure Pénale Numérique (PPN)

Cause #3 : La Guerre Police-Gendarmerie

Symptôme : En 2016, le projet devait mutualiser avec la Gendarmerie. Rivalités institutionnelles et "tensions interpersonnelles" ont fait exploser la collaboration. La Police a continué seule, perdant les bénéfices de l'expérience gendarmerie.

Ironie finale (2024) : Le ministre Laurent Nuñez évoque désormais la "mutualisation avec la Gendarmerie" comme une "perspective" du projet.Retour à la case départ, 8 ans plus tard.

Cause #4 : Développement en Silo

Symptôme : "Le bénéfice utilisateurs" (la simplification attendue par les policiers) "n'a pas été mis en avant comme la préoccupation principale du programme" (DINSIC, 2019).

Traduction : Les développeurs ont codé sans jamais demander aux policiers ce dont ils avaient réellement besoin. Résultat : un logiciel techniquement complexe mais fonctionnellement inutile.

Cause #5 : Empilement de Comités (Bureaucratie)

Symptôme : La Cour des Comptes pointe "l'empilement de comités" sans pouvoir décisionnel clair. Trop d'acteurs, aucun responsable. Quand tout le monde pilote, personne ne pilote.

Le Pattern : "Louvois, Sirhen, ONP, XPN..."

Ce projet rejoint la longue liste des échecs IT de l'État français :

  • Louvois (Défense) : Paye des militaires en panne pendant des années
  • Sirhen (Éducation) : RH de l'Éducation Nationale, années de galère
  • ONP : Opérateur National de Paye des fonctionnaires, abandonné
  • XPN-Scribe : Le nouveau membre du club

4. L'Échec de Gouvernance

Le cas XPN-Scribe est un cas d'école de contournement des contrôles. La DINSIC/DINUM (DSI de l'État) a été créée précisément pour éviter ce genre de désastre. Elle a échoué.

Le Décret n° 2019-1088 (Article 3)

Depuis 2019, tout projet IT de l'État de plus de €9M doit solliciter un avis de conformité de la DINUM AVANT son lancement.

Ce qui s'est passé avec XPN :

  1. 1. Le ministère de l'Intérieur lance l'appel d'offres à Capgemini (contrat pluriannuel, budget non divulgué mais >€50M)
  2. 2. Capgemini commence à développer
  3. 3. Ensuite seulement, Beauvau sollicite l'avis de la DINSIC (2019)
  4. 4. Nadi Bou Hanna (directeur DINSIC) : "Nous sommes sollicités APRÈS le lancement du marché, intégrant la poursuite du développement. L'avis est requis pour la forme."
Les Alertes Ignorées (2019-2024)
  • 2019DINSIC : "Avis conforme avec réserves" - Budget et planning irréalistes, pas de stratégie de déploiement
  • 2021Syndicats policiers : Multiples tracts alertant sur les bugs et l'inutilisabilité de Scribe
  • 2022Cour des Comptes (1er rapport) : "L'exemple même d'une conduite de projet défaillante"
  • 2023Députés LFI : Question écrite parlementaire sur l'échec de XPN
  • 2024Cour des Comptes (ordonnance finale) : €257M perdus, logiciel toujours inutilisable

"À elles seules, ces observations [de la DINSIC], touchant à des points essentiels d'un projet informatique (budget, délai, bénéfice utilisateurs, déploiement...), auraient dû faire résonner toutes les sirènes d'alerte au sein du ministère de l'Intérieur. Il n'en a, semble-t-il, rien été."

— CIO Online, 2024

Le Plaidoyer de la Cour des Comptes

Dans son rapport, la Cour des Comptes plaide pour renforcer les pouvoirs de la DINUM :

  • Droit de veto sur les projets recevant un avis défavorable (actuellement, l'avis est consultatif)
  • Consolidation budgétaire : visibilité sur TOUTES les dépenses numériques de l'État sous l'égide de la DINUM
  • Obligation de contrôle préalable : impossibilité de contourner la procédure d'avis conforme

Note : Ces recommandations sont formulées depuis des années. Elles n'ont jamais été appliquées.

5. Le Verdict Alpa

Approche Alpa : Gouvernance Publique Optimisée

1. Validation Préalable Renforcée

Notre approche : Une instance équivalente à la DINUM pourrait valider l'architecture, le budget et le plan de déploiement en amont de tout engagement contractuel.

Points de contrôle suggérés :

  • → Étude de faisabilité technique validée par des experts externes
  • → Budget réaliste (benchmarké sur projets similaires réussis)
  • → Stratégie de déploiement pour 123K utilisateurs budgétisée
  • Seuils d'alerte pour réévaluation du projet

2. Implication des Utilisateurs Finaux

"La simplification attendue par les enquêteurs n'a pas été la préoccupation principale." Cette observation de la DINSIC souligne l'importance de placer les utilisateurs au cœur du processus.

Notre approche pour le secteur public :

  • → Comité utilisateurs (10-20 policiers terrain) intégré dès le démarrage
  • → Sprints courts avec démonstrations régulières aux utilisateurs
  • → Mécanisme de feedback utilisateur : si >30% de retours négatifs, révision de la fonctionnalité
  • → Objectif : taux de satisfaction utilisateurs >80% avant déploiement national

3. Cadre Contractuel Orienté Résultats

La capacité de facturer pendant 10 ans sans livrer de produit fonctionnel soulève des questions sur la structure contractuelle.

Pistes d'amélioration contractuelle :

  • → Rémunération liée aux livrables validés plutôt qu'au temps passé
  • → Jalons trimestriels avec démonstrations fonctionnelles
  • → Mécanismes d'incitation/désincitation basés sur les délais
  • → Clauses de révision : possibilité de réévaluation en cas d'échecs répétés

4. Facilitation de la Collaboration Interservices

La rupture Police-Gendarmerie a généré des coûts significatifs. La collaboration entre services peut être facilitée par des mécanismes appropriés.

Notre recommandation : Pour les projets interministériels ou inter-services, désigner un médiateur externe (indépendant des hiérarchies) dès le début pour faciliter la résolution des tensions et maintenir l'avancement du projet.

5. Mécanisme d'Alerte Précoce

En 2019, la DINSIC a observé : 35% réalisé, 68% dépensé. Cette situation méritait une réévaluation approfondie.

Système d'alerte suggéré (secteur public) :

  • → Si écart budget/avancement > 15% : déclencher un audit externe
  • → En cas d'alertes DINUM répétées : envisager une suspension pour analyse
  • → Déploiements reportés plusieurs fois : examen par une instance de contrôle

"L'argent public représente un bien précieux et limité. Chaque euro investi de manière sous-optimale pourrait contribuer à d'autres services essentiels : santé, éducation, justice."

Pièces à Conviction (Sources Validées)

Méthodologie : Les chiffres (€257M, 123K utilisateurs, limitation 5Mo) sont extraits directement de l'ordonnance de la Cour des Comptes et confirmés par CIO Online.

L'ordonnance complète est confidentielle mais les conclusions ont été rendues publiques. Sources parlementaires et syndicales consultées.

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Gouvernance défaillante, prestataire sans contrôle, budget qui explose sans livraison...
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Audit Secteur Public

Spécialiste des projets d'État. Audit confidentiel.